Otacon se réveilla difficilement ce matin. Sa tête l’assourdissait de violents coups de marteau, et par malchance il avait oublié de faire sonner son réveil. Comme d’habitude, sa femme, trop occupée par son obsession pour la propreté, était sortie du lit bien avant lui. Son fils jouait déjà du piano, pestant à intervalles réguliers contre une mauvaise note tapotée.
‘Aujourd’hui, je crois que rien n’aurait pu me tirer de mes rêves…’
Otacon s’habilla en vitesse, négligeant une nouvelle fois son rasage vieillissant.
- Alors fiston déjà à pied d’œuvre ce matin ?!
- Papa !
Le jeune garçon arrêta aussitôt de jouer pour se jeter dans les bras de son père : voici quelque chose d’inhabituel qui surprit agréablement le père.
- Je pense avoir fini ma nouvelle symphonie aujourd’hui !
- Ah, ça c’est une bonne nouvelle ! Et ta mère, qu’est-ce qu’elle fait ?
- J’en sais rien.
- D’accord je vois… Allez, continue de bosser fiston ! Et évite les fausses notes surtout !
Le père partit en direction de la cuisine.
- Bonjour chérie, comment vas-tu ?! Je suis complètement à la bourre pour le boulot !
- Ah, tu es enfin debout !
- Sympa comme accueil ! Tu aurais pu me réveiller, je dois encore plancher sur un ou deux détails avant de partir au labo’.
- Je n’ai pas vu l’heure, excuse-moi.
Après un furtif baiser, le mari, tout en nouant sa cravate, feuilletait son carnet de notes. Il se trouvait dans un état lamentable, alternant pages arrachées, croquis, équations en tout sens, ajout de feuilles collées…
« IVème mois, jour 25. Tests de plus en plus concluants. Dosage pour doseur intégré ok. »
« IVème mois, jour 26. Tests en extérieur, résultats très prometteurs. Douleurs dans les articulations du poignet et des doigts, après longue utilisation du gant doseur à impulsion. (Problème réglé). Remise à niveau équation… »
Otacon faisait défiler les pages et ses yeux s’y déplaçaient à un rythme effréné.
« Vème mois, jour 14. Entrée en phase terminale. Demain : début de la production en masse »…
- Tiens… ça fait 15 jours que je n’ai pas congédié mes notes dans ce carnet…
Il jeta un œil à l’horloge qui indiquait « VIème mois, jour 1 ». Il referma le petit cahier, et le posa sur le bureau.
- En plus, j’étais persuadé d’avoir encore une ou deux équations à vérifier… Bref, j’ai dû faire ça hier au bureau, et c’est ce vilain réveil qui me fait perdre la tête !
Il prit sa mallette et partit dans le couloir.
- Allez ! A ce soir tout le monde !
Et il s’engagea dans la rue.
- Seigneur, mais qu’est-ce qui se passe ici ?!
*
* *
Il resta les yeux écarquillés un moment avant de vraiment comprendre ce qu’il venait de voir. Ils étaient là, tout au tour de lui, et à chaque coin de rue. Ils patrouillaient en silence, et communiquaient entre eux à intervalles réguliers. Dans le ciel, ils circulaient en méchas volants, projetant leur lumière dans la rue.
- Je n’y crois pas…
Il rentra chez lui, en courant.
- Chérie ! Fiston ! Qu’est-ce que c’est que ce bordel dehors ? Il y a des militaires partout !
Le fils accourut.
- On est en guerre ! Ils nous ont attaqué ! On va tous mourir ! hurla-t-il.
- Allons, fiston, on en sait rien encore…, répondit la mère.
Elle jeta un regard inquiet à son mari :
- Les militaires ont commencé à se déployer au beau milieu de la nuit. Ils ne veulent pas nous dire pourquoi. Mais on peut se déplacer librement.
- C’est fou ça ! Crois-tu que c’est une attaque… de la République d’Alpha ?...
Elle haussa les épaules.
- … Il faut que je parte bosser moi. Peut-être que j’en saurai plus. Il faut que tu restes avec le petit aujourd’hui, tout du moins le temps qu’on sache vraiment ce qui se trame dehors. N’hésite pas à aller trouver refuge chez ta mère si tu ne te sens pas en sécurité ici, d’accord ?
Elle acquiesça, et serra son petit dans les bras. Otacon sortit à nouveau de la maison. La mère soupira. Son garçon la fixa un moment, avant de lui dire :
- Maman, tu crois vraiment que l’on a été convaincants ?
*
* *
Dehors, tout le monde allait ici et là sans se soucier des militaires qui patrouillaient. Comme s’ils faisaient déjà partie du décor. Soudain, une puissante voix s’éleva dans le ciel. C’était celle d’un pilote de méchas volant :
- Récidive ! Protéger les civils ! Attention à l’Est !
Les civils accéléraient le pas, tandis qu’Otacon contemplait les militaires augmenter le rythme de leur ronde.
- Rien à signaler, tout est normal.
C’était un militaire tout proche d’Otacon.
- Dépêchez-vous de circuler Monsieur, on ne sait jamais…
Et il lui adressa un petit clin d’œil.
- Mais qu’est-ce qui se passe au juste ?
- Rien à signaler, tout est normal, dit le militaire en cliquant sur le bouton de sa radio. Dépêchez-vous de gagner votre destination.
- Okay je vois… Secret d’état, c’est ça ?
- Monsieur, je ne suis pas là pour discuter. Rien à signaler, tout est... Attention !
Une explosion avait eu lieu à quelques mètres à peine.
- Restez derrière moi, Monsieur !
Otacon exécuta, et se laissa guider dans l’angle d’un mur par son nouveau garde du corps.
- Code Rouge, je répète, Code Rouge, partition 120. Civils dispersés, et sans protection certaine. Terminé.
- Mais qu’est-ce qui se passe à la fin ?!
- Taisez-vous !
Les forces armées étaient plus nombreuses. Dans les airs, les méchas virevoltaient anarchiquement, et soudain, la même voix que tout à l’heure hurla :
- Annulation du Code Rouge. Individu neutralisé.
Le militaire d’Otacon décampa aussitôt pour reprendre sa ronde.
‘Bon sang, mais qu’est-ce que c’est que tout ça !’
*
* *
Le trajet jusqu’au boulot se fit anormalement long. L’omniprésence de l’armée, les passants craintifs, quelques murs défragmentés ci et là, quelques douilles sur le sol, et les incessants « R.A.S. » qui grésillaient sans cesse dans les radios des soldats offraient un spectacle digne d’une guérilla. Mais n’était-ce pas ce qui était peut-être entrain de se jouer sous les yeux de tous ?
*
* *
Un paysage de cendres laissait peu à peu à sa place à la ville, au fur et à mesure qu’Otacon se dirigeait vers le laboratoire où il travaillait. L’atmosphère se faisait de plus en plus pesante, et l’armée était de moins en moins présente. L’horizon se dégageait petit à petit quand…
- Non !
Il laissa tomber sa mallette sur le sol, et se mit à courir vers le bâtiment qui lui faisait face.
- Non !
Des tas de briques et de gravats s’amoncelaient autour de l’édifice, qui laissait deviner un ancien mur de fortification autour de l’immeuble.
- Non… Mais… Le labo’…
Quelques feux épars, et des tonnes de briques et de ciment en une infinité de fragments encerclaient Otacon. Des six bâtiments composant le complexe de recherche, un seul était encore debout… en vérité, seulement deux étages tout au plus.
Il serra son crâne de ses propres mains, et s’agenouilla parmi les débris. C’était sans nul doute le plus grand choc qu’il avait reçu de toute sa vie. Il se releva, et se promena parmi les décombres, et les corps. Il reconnut plusieurs de ses collègues et amis, et il ne pouvait s’empêcher de les serrer une derrière fois contre lui.
Plus loin, il vit un homme assit sur le sol, la main sur l’œil gauche. Il fit signe à Otacon d’avancer :
- Venez !
- Bon Dieu ! Si je n’attendais à un tel spectacle ! Vous vous sentez bien ?
- Ouais, ça peut aller. J’étais de la maintenance du labo’. J’ai eu de la chance de m’en tirer.
- Moi, je crois que c’est le sommeil qui m’a sauvé la vie.
Ils échangèrent un sourire.
- Je nettoyais les conduits de la clim’ au rez-de-chaussée de la tour administrative. C’est le tuyau dans lequel je me trouvais qui a tout pris… C’était terrible. Je crois que… personne d’autre ne s’en est tiré...
- Que c’est-il passé au juste ?
L’agent de maintenance écarquilla les yeux, et bouche bée, il répondit :
- Je n’en sais rien. Aucun bruit… Rien… Ou peut-être, un léger sifflement… Et je me suis réveillé dans ce foutu conduit, avec un bout de métal planté dans l’œil. Mais ça va aller, ne vous inquiétez pas !
L’homme montra son œil de verre hors de l’orbite. Ils échangèrent un nouveau sourire. Soudain, le visage d’Otacon se crispa et il serra les poings, paniqué.
- Il faut que je fouille les décombres du bâtiment 4.
Il partit en courrant.
- Attendez Monsieur !
Mais il était déjà trop loin. Et quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il vit qu’il ne restait plus rien de son bâtiment. Pas une seule brique. Juste un fossé d’une dizaine de mètres de profondeur.
- Qu’est-ce que ça veut dire ?
- Ouais… Apparemment, c’est ce bâtiment qui a été visé dans l’attaque.
L’homme à l’œil de verre posa une main amicale sur l’épaule du chercheur.
- Je suis désolé pour vous…
- Vous ne savez pas ce que j’ai perdu.
- Des années de recherche, non ?
- Bien plus. Je devais ma liberté à ce job…. Maintenant, j’ai tout perdu.
- Votre liberté ?
- Ne cherchez pas à comprendre, je n’en parlerais pas.
Il ramassa alors une poignée de terre à ses pieds.
- C’est une attaque magique qui a causé ces dégâts. La terre a été littéralement désorganisée. Seule la magie aurait pu permettre un tel résultat.
- Vous croyiez à la magie ? Pour un scientifique, c’est surprenant !
- Non, ce que je veux dire, est que ce qui aurait pu la lancer… se trouvait dans ce bâtiment. C’est ça le problème. Or, si le bâtiment avait été touché avant que l’on ait pris ce qui s’y trouvait, la ville entière aurait été rasée. Seulement voilà, l’impact est précisément délimité aux contours de la fondation qui devrait être devant nous, les autres dégâts étant causés par sa déflagration. On y a donc volé un objet, puis ensuite on s’en est servi… tout en en gardant un contrôle quasi-parfait.
- C’est effrayant !
Tout se bousculait dans la tête d’Otacon… et une chose n’était absolument pas cohérente :
- Je ne comprends pas…
- Dîtes moi toujours, même si je doute que je puisse vous aider… Je ne suis qu’un type qui nettoie, balaye…
- Quand a eu lieu l’attaque du labo’ ?
- Il y a trois heures environ…
- Alors pourquoi les militaires se sont-ils déployés au beau milieu de la nuit ?
L’homme parut troublé, et prit un air égaré.
- Mais Monsieur, ça fait deux semaines qu’ils patrouillent dans les rues !
- Quoi ?!
Otacon fut pris d’un vertige.
‘C’est impossible ! Cet homme est fou ! Hier encore, il n’y avait personne dans la rue quand je suis rentré du travail ! Et ma femme les a bien vus se mettre en place cette nuit !’
Il fit mine de s’être trompé :
- Oh, excusez-moi, avec l’incident, je me suis mélangé les pinceaux !
- Ce n’est rien Monsieur, vous savez… Avec ce qui se trame en ce moment, on s’y perd tous. Moi, si vous voulez mon avis, c’est l’île Alpha qui est derrière tout ça. Je pense qu’il ne faut pas chercher bien loin ! Ils sont restés passifs depuis tout ce temps, et subitement… Vlan ! Ils ont bien préparé leur coup, c’est tout. On s’est fait avoir en beauté.
- Mais quelque chose ne colle toujours pas. Personne n’était au courant de ce qui se passait dans cette enseigne de recherche… mis à part le Directeur et moi-même.
- Hum… Vous savez, à vous entendre parler, on croirait que vous y cachiez le Métal Divin !
- Ne me dîtes pas que vous croyiez à ces foutaises !
Et d’un œil faussement amusé, il regarda l’homme qui remettait son œil en place après l’avoir essuyé.
- Non ! Ne me faîtes pas rire, je vous en pris.
- Bien… Avez-vous vu… le cadavre du Directeur à tout hasard ?
- Non, je suis désolé pour vous. Mais… Je pense que vous feriez mieux de rentrer vous reposer, Monsieur. Il n’y a plus rien à faire ici. Je pars de ce pas.
Otacon regarda cet homme s’éloigner.
*
* *
Une seule perspective lui semblait logique, mais il refusait d’y croire : le Directeur les avait vendus à l’île Alpha… qui les avait alors attaqués pour prendre le travail d’Otacon.
*
* *
Un lien inattendu se créa alors dans son esprit.
‘ Deux semaines que je n’ai plus de notes dans mon carnet…
… et soit disant deux semaines que les militaires sont là ?! ’
Il se caressa la barbe au travers de son gant. Et un nouveau choc le parcourut.
‘ Je me rase tous les trois jours ! Et là, on dirait que j’ai une barbe de… deux semaines ! ’
Il se mit à courir en direction de la mallette qu’il avait laissé tomber quelques minutes auparavant, et en sortit un petit miroir qui y logeait toujours.
Le visage crispé, les mains tremblantes, il se laissa tomber lourdement sur le sol lorsqu’il comprit qu’il avait un trou de deux semaines dans son esprit. Un néant total de deux semaines. Et que le matin même, sa femme et son fils lui avaient menti.
Chapitre Suivant --- Chap. 3 : Le jeu des 7 erreurs
(bientôt disponible)
1. Nat Le 03/06/2009 à 12:06
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