1
Kryzol avançait toujours, oubliant le vent qui lui comprimait la poitrine, et l’assenait de violents coups de poignards en plein visage. La plaine s’étendait encore sur une bonne centaine de kilomètres, qu’il lui fallait franchir les uns après les autres.
Et la Grand Plaine était une apothéose du genre. Des milliers d’hectares de verdures désolées s’enchaînaient de toutes parts, dans une constellation infinie digne d’un grand carreleur habillant le plancher du cosmos. De petites collines s’hérissaient ça et là, mais toujours elles se confondaient en une ligne quasi-parfaite avec l’horizon si lointain et incertain. Se succédaient un sol détrempé, verdoyant, gorgé d’eau ou totalement desséché, puis quelques arbres abandonnés au beau milieu de ce colossal enfer vert. Les cours d’eau étaient nombreux, ce qui était une aubaine pour les valeureux voyageurs, bien que leur eau pouvait achever leur pèlerinage, en les projetant dans une fournaise de flammes gastriques. Le ciel semblait en osmose avec le sol. Il paraissait prendre au lever du jour et à la tombée de la nuit, des reflets verdâtres, ondulant entre les nuages dans une course folle pour le titre de la figure la plus effrayante.
Kryzol ravala la salive qui lui agressait les papilles. C’était celle d’un homme qui avait trop faim, trop soif, et qui tentait désespérément de l’oublier. La lutte incessante contre le vent n’améliorait rien, à peine arrivait-il à ouvrir les yeux, le regard se réduisant en un fin entrebâillement horizontal noyé de larmes. Ce n’était pas un énième caprice de la météo locale qui allait l’abattre. Il essayait tant bien que mal d’en faire abstraction, ne cherchant nullement à atténuer la migraine qui gangrenait ses pensées. Et hormis ce fichu vent qui s’évertuait à ébranler les herbes folles depuis presque six heures, il fallait bien avouer que le temps était moins agressif comparé à celui subit au nord du mur du Zolome. Les nuits n’en étaient pas forcément plus chaudes ; en revanche, les jours duraient quelques précieuses minutes de plus, ce qui permettait certains soirs de gagner un abri improvisé entre deux arbres, ou alors dans le plus merveilleux des cas : un refuge.
Son imperméable, cette espèce de long manteau à l’intérieur fourré d’une classe à mourir de rire, martelait constamment sa résistance aux couloirs d’air, et Kryzol en fermait les yeux de très courts instants, comme pour se persuader que tout allait s’arrêter, et que le silence retentirait à nouveau. La capuche lui tailladait la nuque, rebondissant violemment sans interruption sur le haut du sac à dos. De la paume de la main, il massa vigoureusement le bas de son crâne endolori, quand soudain…
Inattendu, stupéfiant, et au final délicieux, le vent cessa. Il esquissa un large sourire tout en écartant de vilaines larmes logées au coin des yeux rougeoyants. Il se frictionna les oreilles pétrifiées par l’air de cet autre monde. En l’absence de vent, être ici n’était pas si désagréable…
Ce fut le moment idéal pour s’offrir une pause. Il s’assit sur l’herbe, plutôt sèche à cet endroit, bien qu’il ne fallait pas chercher loin pour trouver un sol boueux infecté d’insectes voraces en tout genre. Il se délecta d’une lampée d’eau, en dégusta une seconde, et se permit de lâcher un aaah de satisfaction. Tout ici avait une valeur différente. Il entendit une bestiole couiner à quelques mètres de là, probablement un rat attaquant un congénère pour un cadavre de cafard. Il attaqua une barre de céréales, qui n’avait pas un très bon goût, mais qui allait le remettre momentanément d’aplomb.
Il aurait pu choisir l’itinéraire le plus certain pour rejoindre le sud du continent, celui qui passe par tous les refuges et auberges, si rares en ce lieu de désolation. Evidemment, qui souhaiterait habiter dans un lieu aussi vide que… (Il ne trouva aucun lieu de comparaison.) Il avait choisi une autre route, pas la moins dangereuse, mais la plus rapide. Elle réservait quelques jolies nuits agitées à la belle étoile dans un sac de couchage étriqué et ne distribuant aucune chaleur. Souvent, il s’arrangeait pour dormir dans un petit bosquet freinant ainsi – un peu – la folle course du vent.
Il se permit de cracher par terre. Non pas qu’il aimait ça, disons simplement qu’il profitait de l’absence de vent pour se débarrasser du flot d’acide qui empoissonnait son haleine peu fraîche. Il vit la salive dévaler quelques brindilles, avant de se voir mourir, épousée par le plancher terreux. C’était bête, et il sourit.
Le jour virait à la nuit, il était temps de se remettre en marche, vers le petit bois qui se dessinait au loin. A peine s’était-il redressé que le ciel se remit à lui cracher ses bourrasques en pleine face.
Kryzol soupira, mais ne lâcha pas de jurons. Après tout, il l’avait voulu.
2
Dix jours s’étaient écoulés depuis l’auberge au nord du mur du Zolome, il progressait à un bon rythme. Il ne savait pas vraiment s’il avait du retard ou de l’avance sur ce qu’il avait prévu, il restait toutefois résolument optimiste. Peut-être une grosse semaine encore, et la ville d’Ill lui ouvrirait ses remparts.
Demain – c’était une certitude –, il se reposerait une bonne partie de la journée et toute la nuit à l’auberge baptisée Croix de Fer. C’était une ancienne station d’aiguillage, au temps où le monorail passait encore dans le coin, il y a maintenant plusieurs dizaines d’années. Les chemins de fer étaient toujours présents, sillonnant tels de métalliques serpents la campagne verdoyante. Depuis, les monorails de la région étaient morts et seulement une poignée de lignes restées encore exploitées, souvent celles reliant les grandes villes.
Selon ses calculs, il parviendrait à l'auberge un peu après l'heure du déjeuner, ce qui lui permettra d'économiser les repas de demain, et de se nourrir goulûment l'après-midi venu. Tout en marchant, il se délectait des plats délicatement préparés qu'il pourrait goûter. Et il sourit lorsqu'il réalisa que la bouffe serait peut-être infecte.
Il croqua l’autre moitié de la barre de céréales entamée tout à l’heure : c’était toujours aussi raffiné, mais il s’en contenterait bien encore quelques temps. Il jeta au feu le papier gras qui l’enrobait. Ses yeux se perdirent dans la consumation du filigrane d’aluminium, ajoutant une touche de fumée noirâtre à la resplendissante flambée rouge et ocre décorant les alentours d’ombres fantomatiques peu rassurantes.
Un petit couinement tout proche le fit sursauter. C’était un petit rat, se tenant debout sur les pattes arrière. Il le dévisageait, faisant trembloter son museau en direction de son étrange compagnon de soirée.
- T’as faim ?
La bête sembla comprendre et s’avança. Attendri, Kryzol fouilla entre ses molaires pour y dégoter un maigre morceau de céréales.
- Prends ça… dit-il en tendant lentement la main pour ne pas l’effrayer.
Le rat recula par instinct de protection. Il se ravisa vite, détectant bien que l’homme ne lui voulait aucun mal, et il s’approcha à pas lents du bout de l’index garni d’un curieux repas. Il prit de ses pattes avant ce qui pour lui devait être un met hors du commun. Il croqua, savoura, et couina, tel un remerciement.
- De rien…
Il resta planté là encore un moment, faisant la quête comme lors de la messe, mais le voyageur n’avait plus rien à lui offrir. Seul et au beau milieu d’un désert de nature sauvage, tout paraissait vraiment différent, même pour lui qui n’a jamais été le meilleur ami des rats. Le rat couina une nouvelle fois, et Kryzol lui sourit.
- Maintenant, ‘faut que tu te trouves à manger tout seul… Désolé…
Et après un dernier petit cri étouffé, le rat lui tourna le dos et s’en alla, aussi discrètement qu’il était venu.
Finalement, la Grand Plaine ne réservait pas uniquement de fâcheuses rencontres.
Il tira une photo d’une poche intérieure de son imperméable. Elle le représentait, accompagné de Maximilien et de Monica, ses meilleurs amis, compagnons de fortune et d’infortune, à l’université comme ailleurs. Le blondinet souriait bêtement, un bras passé autour du cou de Kryzol, comme s’il était un peu éméché. La jolie brune aux yeux bleux lui tenait le bras, discrètement, se contentant d’afficher un rictus coincé, hurlant : « j’ai horreur de poser ».
Il retourna la photographie pour en dévoiler une seconde, plus petite, attachée avec du collant au verso de l’autre. Il s’agissait de sa famille. Son père était au tout premier plan, accroupi et souriant. Kryzol posait les mains sur ses épaules, entouré de sa mère et de sa sœur, devant la fenêtre de l’appartement dans lequel il avait toujours vécu depuis sa plus tendre enfance.
Il planta ses yeux dans ceux de son père, et sentit son cœur s’accélérer un court instant. « Oui, bientôt Papa… Bientôt… », monologua-t-il. Puis, il les posa dans ceux de sa mère. Comme à chaque fois qu’il y pensait, un profond regret gelait sa poitrine. « Pourvu que tu ne m’en veuilles pas de ne pas t’avoir averti… » En revanche, sa grande sœur ne lui éveillait pas une telle sensation. Les ponts n’étaient pas coupés, mais son attitude lui restait toujours aussi incompréhensible. « Qu’a-t-elle pensé lorsqu’elle a appris mon départ ? L’a-t-on seulement mise au courant ? »
Il retourna la double-photo, pour perdre son regard dans celui de Monica et se demander une nouvelle fois si elle aussi avait été bien mise au courant. Il aurait aimé savoir si ses proches lui en voulaient d’être parti si brutalement. Que seront leurs relations lorsqu’il reviendrait ? Les flammes dansèrent un peu plus violemment alors que le vent poussait son éternelle chansonnette, éclairant une sombre pensée qu’il aimait tant refouler. « Et si je ne revenais jamais ? »
Un bâillement l’interrompit dans sa réflexion. Il rangea la photo, se persuadant au passage qu’il était sûr de lui, comme toujours, mais cette fois plus encore et même plus que quiconque ne l’a jamais été. Il savait comment faire.
Il invoqua un peu d’eau au creux de ses mains, jointes en une forme de cuvette. Il écrasa la sphère aqueuse sur le feu qui s’éteint aussitôt. Il fixa quelques instants les braises agonisantes et crachant leur dernière fumée, avant de rejoindre la camisole qui lui servait tout à la fois de lit et de chambre.
3
Le cap qu’il avait suivi durant les derniers jours restait globalement sans déviation : la boussole et la carte resteraient ses meilleurs amis cette journée encore. L’auberge Croix de Fer se dressait à un bon kilomètre.
On pouvait y voir tout autour un jardin plutôt bien entretenu, accompagné de son verger-potager où étaient strictement alignés les légumes et fruits cultivés. Contrairement à l’auberge au nord du mur du Zolome, elle avait tout d’un endroit sympathique et accueillant. Il espérait y rencontrer un aubergiste du même acabit avec qui il pourrait discuter – parler à quelqu’un lui manquait horriblement ces derniers temps, et ce n’est pas le rapide échange d’insultes qu’il avait pu avoir avec un groupe de Vagabonds qui avait changé la donne.
Il ouvrit la porte parfaitement huilée, ne brisant le silence de l’auberge que lorsqu’elle vint frapper la clochette vissée au plafond. L’intérieur était dans la continuité de l’extérieur. Les tables étaient rectangulaires et parfaitement alignées, les chaises y étaient bien logées, et tout semblait d’une remarquable propreté, à tel point que Kryzol s’essuya une bonne vingtaine de secondes les semelles avant de pénétrer davantage dans l’auberge. Le bar était aménagé au fond de la pièce, aux côtés d’un escalier en bois verni grimpant à l’étage.
- Bien le bonjour !
Le voyageur leva la tête vers l’homme de bonne carrure, voire un peu dodu, qui descendait hâtivement les marches de l’escalier, alerté à coup sûr par le bruit de carillon.
- Bonjour cher Monsieur, dit Kryzol en accompagnant sa réponse d’un large sourire.
En effet, l’expérience lui avait appris à toujours être aimable plus qu’il n’en faut avec les aubergistes. Il se rappellera toute sa vie s’être fait virer au beau milieu de la nuit de son lit pour avoir oublié un malheureux fétis sur la facture.
L’hôte s’était précipité derrière le bar, versant une boisson bleue et qu’on entendait pétiller de loin dans un grand verre.
- Le premier est offert par la maison ! (Il fit un clin d’œil et tendit la bière bleue au voyageur, accoudé au comptoir.)
- Merci !
Kryzol s’assit à un tabouret devant le bar, et but d’une traite la bière bleue, spécialité Niflienne qu’il n’appréciait pas vraiment, mais il n’allait pas s’en plaindre : après tout, c’était offert.
L’aubergiste sourit devant une telle descente. Son style « bottes et tablier » lui allait comme un gant. Sa barbe était grise mais discrète, et quelques cheveux bataillaient encore fièrement au sommet de son crâne.
- Vous n’êtes pas du Sud, je me trompe ? lui demanda-t-il.
Kryzol, amusé, regarda le dos de ses mains.
- C’est mon bronzage qui vous fait dire ça ?!
L’homme eut un rire tonitruant. Le voyageur fut soulagé de voir qu’il allait enfin pouvoir palabrer un peu, après une douzaine de jours d’un profond et dérangeant mutisme.
- Pas vraiment. Je vous ai vu arriver par le nord, voilà tout.
- Oui. Je viens bien du nord. De la Grande Cité.
Il écarquilla les yeux, visiblement étonné, tout en attrapant un torchon avec lequel il essuya le verre vide qui trônait fièrement devant son client.
- Et vous voyagez seul ? demanda-t-il en haussant les sourcils, marquant un étonnement grandissant.
- Ouais… Je me suis bien préparé.
L’aubergiste lâcha un pfiou ! de stupéfaction et se gratta la tête à pleines mains.
- Sacré voyage quand même ! La plupart des gens qui s’arrêtent ici, viennent souvent des villages alentours… Ou à la limite de ceux près du Zolome… (Nouveau grattage de crâne.) Et vous comptez aller où exactement ?
Kryzol promena ses yeux de bouteilles en étiquettes. Il toussa discrètement pour s’éclaircir la voix, et répondit.
- Pour le moment à Ill. Je continuerai ensuite ma route au-delà du Cap Infernus.
L’aubergiste lâcha son torchon, mais il réussit à éviter au verre de terminer son saut de l’ange vers le luisant parquet. Il s’abaissa, disparaissant un instant à la vue du voyageur.
- Ce n’est pas une plaisanterie… ? demanda-t-il timidement, sur un ton qui rappelait celui d’un enfant voulant se faire pardonner.
Le voyageur sourit, et affirma qu’il était sérieux. Quelque part, il s’en sentit gêné.
- Ne vous inquiétez pas pour moi. Je me suis préparé durant des mois.
- Je… Vous êtes si jeune ! Et là-bas… C’est…
L’homme fit de grands gestes avec les bras, peinant à trouver les mots à employer, effleurant de peu les bouteilles entreposées derrière lui sur l’étagère branlante. Il se résigna à stopper cette fastidieuse recherche : il ne devait exister aucun terme assez fort pour exprimer ce qu’il ressentait. A la fois, il semblait émerveillé, perdu, admiratif... et terrifié. Il s’était soudain arrêté de parler et de gesticuler pour s’éponger le front avec le torchon qu’il tenait toujours à la main. Il posa les deux mains à plat sur le comptoir, y transférant tout son poids. Son regard s’était soudain durci, et le ton de sa voix évoquait les morales si bienveillantes de ses parents.
- Votre détermination a l’air sans faille... (S’attendant à une déclaration de plus grande envergure, Kryzol fut surpris de constater que l’aubergiste avait déjà le souffle coupé, à la manière d’un sprinteur s’interrompant brutalement en plein effort.) Je ne peux que vous conseiller ceci : faîtes attention & agrave; vous… Pensez jusqu’au dernier instant aux personnes que vous aimez, et qui vous aiment…
Le voyageur était persuadé qu’il assemblait ses mots un à un, perdu dans un flot de pensées, d’images et d’idées qu’il avait du mal à retransmettre fidèlement. Il faisait penser à une boussole à laquelle on soumettait une vingtaine de nords magnétiques, chacun à des points différents.
- Oui, répondit simplement Kryzol sur lequel s’abattit un léger vertige – peut-être s’agissait-il de la bière qui commençait à fanfaronner dans son organisme.
L’aubergiste ouvrit la bouche, mais la referma aussitôt. Après tout, c’était mieux, il n’y avait vraiment rien à ajouter.
- Puis-je déjeuner maintenant, s’il vous plaît ? demanda le voyageur.
Ils ne reparlèrent plus jamais de l’au-delà du Cap Infernus.
4
Il se reposa toute l’après midi, lut un journal et joua aux cartes avec l’aubergiste qui lui raconta une bonne partie de sa vie, qui pouvait allégrement se résumer à l’entretien et au bon fonctionnement de Croix de Fer. Il était un temps où il avait eu une femme – dont il détenait jalousement, tel un mystique trophée remporté dans une sanglante épopée, une photo dans la poche kangourou de son tablier. C’était une belle femme qui devait paraître bien petite et menue à ses côtés. Il y avait une petite fille réfugiée au creux de ses bras. Cet homme avait toujours vécu en territoire de Pandor, cloîtré dans son Sud natal. Kryzol ne sut pas pourquoi il avait plaqué sa famille pour venir s’enterrer ici, et après tout, ça n’avait aucune importance.
Il s’appelait Ed, et Ed avait quarante-cinq ans. Il accueillait une vingtaine de voyageurs par mois, et n’avait aucun souci avec les Vagabonds du coin : il s’en était même fait des amis, ce qui était surprenant. Kryzol n’avait rien contre eux ; de toute façon, il préférait faire un détour de plusieurs kilomètres plutôt que de traverser l’un de leurs camps.
L’après-midi passa agréablement vite, et ses muscles commençaient enfin à se détendre un peu, libérant les poignantes courbatures, les cicatrices de crampe et la faim qui le cisaillait tout au long de son périple.
Il ferma les yeux, et profita du calme pour faire une nouvelle sieste.
5
Quel bonheur un tel silence ! Kryzol le savourait à tout instant, en même temps que les abondantes bouchées d’un excellent plat dont il ignorait tout, y compris les ingrédients. A peine eut-il fini son repas, qu’il salua Ed et grimpa l’escalier pour se réfugier dans la chambre. Il s’appuya un moment sur le mur bordant la fenêtre. Au loin, il discernait des faisceaux lumineux entrecroisés, semblables à ceux d’une dizaine de lampes torches agitées. D’autres faisceaux, très courts, des sortes de mini-flashs émergèrent du même endroit, et si le double vitrage n’était pas aussi épais, il aurait été sûr d’avoir d'y entendre des détonations. Intrigué, il s’équipa de jumelles et constata que les faisceaux étaient beaucoup moins nombreux. Il n’en observait plus que deux, qui balayaient sans cesse leurs alentours et un qui se rapprochait de l’auberge en toute hâte. Et soudain, il vit.
Tel un aigle de flammes, une déflagration s’abattit sur les lampes torches au loin, qui cessèrent aussitôt leur activité. C’était une source de magie très puissante, à n’en pas douter. Pourtant, il ne se rappelait pas avoir lu qu’un quelconque oiseau de la Grand Plaine eut une si grande maîtrise de cet art. L’oiseau de flamme avait disparu – encore fallait-il que ce se soit réellement un oiseau, mais cette appellation restait fidèle à ce qu’il avait vu. « Etrange… » pensa-t-il, « Serait-ce une ch… Non, pas possible... »
Il entendit alors la porte de l’auberge s’ouvrir avec fracas, brutalisant le carillon dans une cacophonie. Il dévala les escaliers, découvrant un soldat de Pandor, affalé sur une chaise, le dos contre le mur, casque jeté au sol, en abondante transpiration et soufflant comme un chien exténué après avoir pourchassé pendant dix kilomètres le facteur. Ed rallumait les bougies de la pièce – si loin de la ville, il n’y avait pas d’électricité – à l’aide d’un briquet. L’ouverture violente de la porte d’entrée avait fait engouffrer une violente bourrasque qui avait dû les éteindre.
« Un briquet… » Il se remémora alors avoir vu l’aubergiste les allumer tout à l’heure à l’aide de sa magie : d’un claquement de doigt, il avait provoqué une étincelle suffisante à leur incandescence. Ed lui fit un signe de la main pour lui dire d’avancer sans crainte dans la salle.
- Salut… lui souffla le soldat.
- Bonsoir…
Le soldat toussa fortement.
- T’es un voyageur, pas vrai ?
Etonné, Kryzol avança d’un pas, et d’un ton aussi assuré qu’il put, il répondit.
- Oui. Je compte me rendre à Ill…
- Ahah… Il sait, patron ? (Il se tourna vers l’hôte, faisant penser qu’ils se connaissaient, mais non. Ed désapprouva.) Y’a un putain de truc dans le coin en ce moment tu sais… Un putain de truc qui tue. (Kryzol adressa un regard à l’aubergiste, qui était occupé à extraire quelque chose de sous la table du bar.) On était quinze. Je suis le seul survivant.
- Qui a fait ça ?
Evidemment, l’observation qu’il avait pu faire de la chambre lui donnait déjà un début de réponse, mais il en voulait plus. Le soldat haussa ses massives épaules carrées.
- Je sais pas… ça faisait… des bruits d’oiseau. Mais comme une boule de flammes qui explose les boucliers. Clic… Clic… (Il accompagna d’un petit geste de la main la manière dont les parois de protection magiques avaient sauté.) On tirait dessus : ça lui f'sait rien. Nan, ça l’traversait comme si c’était un putain de nuage à la con… Désolé, je crois que même ici on est pas en sécurité. Ça…
- Bois, tu dis n’importe quoi, coupa Ed, s'empressant de tendre un verre d’alcool au nouveau venu. Ici, on est en sécurité.
Il avait retroussé ses manches, dévoilant un tatouage qui occupait tout son avant-bras. Il semblait luire dans la pénombre et la danse des ombres dues aux flammes des bougies, mais impossible de voir quel était le dessin.
- Faut quand même s’attendre à quelque chose… reprit le militaire, prévoyez une arme à vos côtés.
Kryzol sortit l’arme de l’emprise de sa ceinture.
- J’ai ça. (Il montra le pistolet semi-automatique aux autres, tourné de telle façon qu’ils n’aperçurent pas la dague rouge vif saisie sur une des plaquettes de crosse latérale.) Je maîtrise la magie aussi…
A cette remarque, Ed leva un sourcil, ce qui fut imperceptible. Il plongea alors la main sous le bar et en sortit un fusil qui avait tout pour ressembler à une arme de collection. La pénombre n’autorisait pas la description des détails, mais il était sûr qu’il s’agissait là d’une confection personnelle et personnalisée. Un large barillet pyramidal accueillant six cartouches ornait un double canon, d’une longueur d’environ cinquante centimètres. Il était parcouru de fins motifs dont la signification lui échappait. Ils étaient en cuivre, ou peut-être même en or fin. La double crosse permettait un tir cartouche par cartouche, tout comme un shoot doublé. C’était une véritable œuvre d’art, bien qu’elle demeurait d’une mortelle utilité. Kryzol promena son arme d’une main à une autre, se rassurant que la sienne ne fût pas si mal. La sécurité était enlevée. Normalement, il n’y avait qu’à presser la détente pour que la balle jaillisse. Normalement.
Les secondes s’écoulèrent comme d’interminables années, Ed faisant le guet tour à tour à chaque fenêtre, visiblement étonnement détendu, le soldat se soûlant, et Kryzol cramponnant le pistolet, caressant distraitement de l’intérieur du pouce, la petite dague qui décorait son arme.
Un crissement de chaise rompant le mutisme de la nuit plus tard, le soldat s’écroula sur le parquet.
- Et merde… C’est l’alcool, ça… pesta Ed. Je le monte dans une chambre.
- Vous voulez de l’aide ?
- Vous pouvez aussi aller vous coucher… Rien ne s’est jamais attaqué à Croix de Fer et ce n’est pas aujourd’hui que ça va commencer !
Peu rassuré, Kryzol exécuta quand même. Après tout, il risquait peut-être moins ici qu’entre deux arbres dans un sac de couchage étriqué.
6
Le réveil fut difficile, le sommeil bien trop agité. Il avait tant souhaité se reposer ici que tout avait foiré. Il était exténué, voire plus qu’auparavant, et il devait absolument reprendre la route aujourd’hui. Il massa son cou douloureux et engourdi, puis ses mollets, avant de rejoindre Ed qui s’affairait déjà derrière le bar.
A son arrivée, il sourit et lança.
- Bonjour ! Vous tombez bien, j’ai fini de préparer votre petit-déjeuner… Bon appétit !
- Le soldat n’est plus là ? demanda Kryzol, négligeant la politesse matinale.
Ed haussa les épaules en gonflant les joues.
- Ceux-là, j’y prête même plus attention vous savez…
- Ah… (Il renifla vigoureusement.) C’est quoi cette odeur ?
Se tournant vers la fenêtre, il découvrit un brasier s’étendant à une dizaine de mètres devant la bâtisse.
- Je préfère brûler mes déchets que les jeter en pleine nature. Ce sont principalement des carcasses d’animaux que je chasse et je mange. (Il s’épongea le front, évitant le regard de Kryzol.) Vous avez probablement vu mon fusil hier ! (Il sourit, d'une manière étrangement crispée.)
- Oui, il était impressionnant.
Il mordit dans un épais morceau de viande.
- Et qu’est-ce que c’était hier… ce monstre ?
Ed s’arrêta, dévisageant Kryzol.
- Je pense qu’il s’agit d’un châtiment divin.
- Hein ? (Il laissa tomber sa fourchette.) Vous êtes croyant ?
- Oui. Vous voyez bien que le monstre ne nous a pas attaqué hier soir, alors qu’il était à notre porte… Pandor n’a que ce qu’il mérite.
- Je ne crois pas en Dieu… (Il eut soudain un flash devant les yeux, lui rappelant Jap et son église.) Mais il faut avouer que la coïncidence est troublante.
Kryzol dévora son assiette et remplit son sac de victuailles en tout genre. Il paya l’aubergiste, et le salua vigoureusement.
Passant devant le brasier, l’odeur des carcasses lui monta à la tête, réprimant un haut-le-cœur.
« Assez grand pour y brûler un homme… » pensa-t-il.
Et il se remit en marche, riant de sa propre bêtise.
7
Ainsi se succédèrent une bonne dizaine de jours de marche, entrecoupés de deux jours de jeun et d’aucune escale. Les provisions venaient à manquer, il l’avait prédit. Il continuait d’avancer malgré la faim lui déchirant les entrailles.
Il lui était même arrivé de tuer un lapin-prédateur, lui qui aimait tant les bêtes. Il était passé devant lui deux minutes trop tôt, et guidé par la faim, Kryzol l’avait sauvagement abattu d’une belle boule de glace en plein crâne. Il l’avait cuit juste comme il le fallait, et il avait même pensé à le vider – il avait vu comment faire à la télé. Il ne raffolait pas de la viande de lapin, mais là, vraiment, c’était exquis. Il avait aussi récupéré les deux incisives supérieures du prédateur, elles contenaient un venin puissant, et plus que tout : ça valait un bon paquet de fétis. Il avait fait attention en les prélevant, ne les touchant que par l’intermédiaire d’un épais tissu, ainsi, il n’avait jamais été en contact avec le poison.
Il était aussi passé à proximité d’une mine de magirocs, mais n’avait pas pu s’en approcher – les soldats de Pandor l’en avaient empêché.
Un autre jour, il avait découvert une source d’eau, indiquée comme potable : il s'en méfia et n’en but pas une goutte.
Le jour d’après, il avait croisé une carcasse de jaguer. Jusque là, il n’aurait jamais parié qu’il pouvait y en avoir ici. Il avait pour souvenir qu’ils vivaient dans les bois et hautes forêts. Peut-être s’était-il trompé, ce qui ne le rassura absolument pas.
Et enfin, à l’aube du treizième jour de marche après l’auberge Croix de Fer, l’horizon le rattrapa soudainement. Sous ses pieds ne grouillaient plus d’immondes insectes perdus dans de vertes étendues, mais des champs commençaient à fleurir au loin. De là où il était, impossible de voir si quelqu’un s’y afférait, mais un village n’était pas loin : c’était sûrement la périphérie d’Ill.
Ce regain de vie et de société dans le paysage redonna du baume au cœur de l’aventurier. L’espace d’un instant, il en avait oublié la faim, la soif, et la fatigue.
Depuis deux jours, il sentait cette dernière prendre raison de lui, ses yeux se fermaient et avaient du mal à se rouvrir. Parfois, il vacillait, devant se gifler pour rester éveillé. Et que dire de ce flou persistant qui lui masquait la vue comme un flot de larmes immergeant les pupilles ?
Quelque chose le frappa de l’intérieur. Une aiguille remonta de son abdomen dans son œsophage, tranchant et brûlant tout sur son passage. Des milliards de fourmis envahirent son organisme, et il voulut hurler.
Un ridicule couinement sortit de sa bouche, au même instant qu’il heurta le sol.
8
La lumière l’éblouissait alors, il garda les yeux clos.
Etait-il réveillé ?
Il avait envi de vomir, mais son estomac était vide, le martelant pourtant de violentes convulsions. Il avait du mal à respirer correctement. En fait, il ne se sentait même pas respirer, bien qu’il ouvrait grands la bouche et le nez, l’air ne semblait jamais rentrer en lui.
Il hurla. Et il ne s’entendit pas hurler.
Il ordonna à ses yeux de s’ouvrir. Et ils se n’ouvrirent pas.
Ses mains se baladèrent autour de lui. Et de ses mains, il ne sentait rien.
Etait-il… vivant ?
Etrangement, il ne s’affolait pas, et il continuait de palper un vide insaisissable. Quand soudain, une voix perça la chaleur de l’enfer.
- Il se réveille !
La voix s’élevait là, toute proche. L’intense luminescence l’obligeait à rester dans l’obscurité de son imagination morbide. Il entendait tout autour de lui des voix palabrer : il n’en comprenait plus un mot. Son esprit tourbillonnait autour de sa conscience, et cette dernière voulait qu’il ouvre les yeux, mais il n’y arrivait pas. Le sang bouillonnait contre ses tempes et explosait dans son thorax.
Quelle douce sensation ! Finalement, il n’était peut-être pas mort.
L’environnement dans lequel il se trouvait était comme une foire. Tout le monde parlait et discutait, voire hurler – il n’en percevait pas la différence.
Son estomac convulsa de manière plus violente encore et il se sentit bondir, la respiration coupée nette, le cerveau s’agitant de toute part, créant des papillons et des formes burlesques au dos des rétines.
Une nouvelle convulsion l’ébranla. Puis une autre. Insoutenable, il n’entendait rien, ne sentait rien, avant de sentir à nouveau, comme s’il était une ampoule avec laquelle on jouait de l’interrupteur.
Quelque chose le terrassa soudain. Il ne savait pas d’où cela venait, de quelle partie de son corps ou si c’était quelque chose d’extérieur. Ce fut comme un ralenti dans son esprit : toutes les pensées furent chassées, telle l’installation d’un immense vide instantanée.
Dans un réflexe, il ouvrit les yeux.
Et ce qu’il vit, l’aurait probablement terrorisé si il était resté une demie seconde supplémentaire conscient.
Car au blanc se succéda le blanc, puis le blanc et encore le blanc.
En fait, il ne vit rien.
Lire le Chapitre 2 : La Dague Rouge
4. alexia Le 16/11/2009 à 21:23
3. Prisca Le 18/06/2009 à 11:22
2. Théodoreux Le 14/06/2009 à 20:34
1. Nat Le 06/06/2009 à 11:47
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